La présidente de Radio France, Sibyle Veil, qui entame sa sixième année de mandat, a accéléré la mue digitale de son groupe. Plateforme, mutualisations avec France Télévisions, innovations, IA, DAB+, elle nous dévoile sa stratégie numérique pour l’entreprise.

Quel est votre regard sur la dotation de 668 millions d’euros annoncée par la ministre de la Culture, soit une hausse de 7,2 % pour 2024 par rapport à 2023 ?

SIBYLE VEIL. C’est un signal de confiance envers notre média. La pertinence et la différence de notre offre ne sont plus questionnées comme cela avait pu être le cas. Les résultats des dernières années ont sans doute nourri cette confiance. Mais une partie de ce budget est désormais conditionnée à une transformation. La confiance va de pair avec une très forte exigence à notre endroit.

Une enveloppe globale pour l’audiovisuel public de 200 millions d’euros sur trois ans est assujettie à des transformations. Quelles sont-elles pour Radio France ?

Nous avons entamé des discussions avec notre actionnaire pour déterminer notre feuille de route. Trois enjeux de transformation se dégagent. D’abord, amplifier les succès de Franceinfo pour qu’elle s’impose partout, y compris sur les réseaux sociaux, comme une référence dans la lutte contre la désinformation. Ensuite, créer une alliance entre France Bleu et France 3 pour construire un média encore plus puissant de proximité. Enfin, poursuivre notre transformation digitale pour rendre nos offres d’information, de culture et de connaissance encore plus accessible à tous.

Collaborer avec France 3 sur la plateforme de proximité Ici donne-t-il plus de moyens à France Bleu ?

Le fait de s’allier sur le numérique permet d’additionner nos forces complémentaires et d’avoir plus de puissance comme pour les matinales de France Bleu diffusées sur France 3 ainsi exposées à une audience qui ne les auraient pas forcément découvertes à la radio. Nous travaillons sur un projet éditorial commun avec une marque unique, donc plus visible, et non plus trois différentes marques radio, numérique et télévision.

Êtes-vous toujours favorable à des mutualisations plutôt qu’à une fusion entre entités de l’audiovisuel public ?

Oui, je suis favorable à ce qui nous permet d’améliorer le service qu’on rend aux Français. Avec France Bleu et France 3, nous n’allons pas travailler sur une fusion administrative mais sur une alliance éditoriale pour créer un média de proximité de service public plus puissant. C’est plus essentiel que de travailler sur des enjeux de structures juridiques.

Depuis votre arrivée à la tête de Radio France en 2018, vous vous attelez à cette mutation digitale. Radio France va-t-elle s’appeler Audio France ?

L’élargissement de la radio vers l’audio est au cœur de ma stratégie depuis que je dirige Radio France. Notre média ne se définit plus par un support d’écoute unique mais par des contenus que l’on peut écouter partout, quand et où l’on veut. La bascule dans l’ère de l’audio est lancée. Il nous faut transformer l’essai en opérant un changement d’échelle. Mais un changement de nom, c’est autre chose qu’une stratégie : il y a un attachement fort à Radio France, une histoire, une tendresse même, et qui n’empêche personne d’y voir notre modernité. Il suffit de voir le succès de notre plateforme d’écoute, qui s’appelle… Radio France !

L’augmentation de votre dotation couvre-t-elle l’augmentation de votre budget ?

Non, elle ne nous exonère pas d’efforts. Et nous nous imposerons comme toujours un objectif d’efficacité. Chaque euro de l’argent public doit être utilisé en responsabilité.

Avez-vous obtenu le maintien des revenus publicitaires du digital et des informations à caractère d’intérêt général hors de votre plafonnement à 42 millions d’euros annuels ?

Il y a deux marchés. Sur le premier, la publicité sur les antennes, nous avons un plafond qui n’a pas été relevé depuis 2016, malgré la forte progression de nos audiences et le contexte d’inflation que l’on connaît tous. C’est une limitation stricte. L’autre marché, ce sont les publicités sur le digital, où le gâteau ne se répartit pas entre médias, car 70 % sont captés par les Gafam. Dans ce contexte, arriver à un statu quo me paraît une solution raisonnable qui ne porte en aucun cas préjudice aux autres acteurs de la radio sur l’un ou l’autre des deux marchés.

La croissance de la publicité digitale comblera-t-elle l’augmentation de vos charges ?

Non, les perspectives de croissance ne constituent pas un levier suffisant. Ce chiffre d’affaires reste très modeste car nous veillons à limiter la publicité sur les écoutes numériques comme c’est déjà le cas à la radio. Et il n’y a aucune pub sur nos podcasts enfants ou d’info !

Quels résultats sur le digital sont pour vous les plus probants ?

Quinze millions d’auditeurs écoutent quotidiennement nos antennes, dont 3,9 millions sur des supports numériques. Ce dernier chiffre a doublé en cinq ans. Cette transformation digitale accompagne le succès d’audience de France Inter, première radio en direct et en numérique, et Franceinfo, la troisième radio, tandis que son site et son appli en font la première plateforme d’actualité consultée par un Français sur trois, chaque mois. France Culture est la deuxième radio la plus podcastée. Enfin, nous avons 50 millions de visites par mois sur notre plateforme avec 50 % d’écoute en direct et 50 % en podcast.

Quelle place occupe la plateforme Radio France que vous avez lancée en 2018 dans votre stratégie digitale ?

Elle est centrale. C’est le premier pilier de notre distribution numérique. Cette plateforme visait à reprendre la maîtrise sur l’écoute numérique de nos contenus. Quand j’ai pris mes fonctions, 85 % des écoutes de nos podcasts se faisaient sur des plateformes tierces, aujourd’hui 60 %. En seulement quatre ans, son succès dépasse nos espérances.

Comment voulez-vous la faire évoluer ?

Nous pensons notre plateforme comme une audiothèque, une sorte de Wikipédia de l’audio. Beaucoup l’utilisent déjà comme un moteur de recherche : quel que soit le sujet, vous y trouverez un contenu qui y répond, dans un espace de confiance où la fiabilité de la réponse est garantie.

Quelles innovations y avez-vous faites récemment, hormis la possibilité de revenir à l’écoute du début d’une émission diffusée en direct ?

Nous travaillons au confort d’utilisation et à l’enrichissement de l’expérience du public. Nous avons créé la possibilité de personnaliser son audiothèque. Le nombre d’utilisateurs qui se sont saisis de cette option a été multiplié par deux depuis janvier. Nous avons aussi installé un algorithme « de service public » qui propose des recommandations fondées non pas sur l’efficacité du clic, mais sur la découverte. Enfin, nous proposons de nouvelles entrées thématiques (histoire, sciences, enfants…) pour faire découvrir nos contenus par centres d’intérêt.

Sur quels développements travaillez-vous ?

Nous construisons le poste de radio de demain qui abolit la frontière entre l’écoute du direct et des podcasts. Notre objectif n’est pas d’en faire un agrégateur froid de programmes, mais un espace en résonance avec le direct. Cela va nous amener à retravailler le socle technique de l’application, notamment pour permettre l’interactivité en direct avec des antennes de France Inter et de France Bleu. Troisième innovation, la mise en valeur de la musique. Notre offre inédite faite de webradios, de concerts live et de nos émissions prescriptrices, va être mieux valorisée. Quand on dit qu’on a basculé dans l’ère de l’audio, c’est ça : être un média du flux, le direct, mais aussi un média de stock, le catalogue, et pouvoir naviguer avec fluidité de l’un vers l’autre.

Travaillez-vous sur la numérisation de vos 60 ans d’archives ?

L’une des forces de notre plateforme est la profondeur de ses contenus. Vous pouvez y écouter la quasi-totalité de nos émissions depuis 2010. Et grâce à notre collaboration avec l’INA, on met en ligne progressivement les collections les plus emblématiques de nos radios, comme les Radioscopies de Jacques Chancel. Pour célébrer les 60 ans de France Inter, en fin d’année, on va rendre disponibles une vingtaine de grandes émissions : Le Tribunal des flagrants délires, Allô Macha, Panique au Mangin Palace, Le Pop-Club, les Black Sessions de Bernard Lenoir !

Allez-vous ouvrir la plateforme à d’autres contenus ?

Nous proposons déjà ceux de services publics comme France Télévisions, RFI, Arte Radio, mais aussi des médias francophones étrangers. Nous avons aussi conclu des partenariats avec des institutions comme le Collège de France et Sciences Po, pour rendre accessibles en ligne leurs cours. Cela me tient à cœur de faire cette grande alliance de la connaissance, dans un monde où les faits, les sciences, les savoirs tangibles sont contestés.

Souhaitez-vous accélérer la production de podcasts natifs ?

Notre nouvelle stratégie de production est celle de l’hybridation : penser et produire des contenus qui pourront être écoutés sur tous les supports, du direct au podcast, et même du podcast à la radio. Par exemple, France Inter a programmé cet été les extraordinaires podcasts de Philippe Collin, de Molière à Léon Blum, des podcasts initialement conçus pour le numérique et dont l’écoute digitale est alors repartie à la hausse. Car les écoutes en direct à l’antenne et celles en podcasts se nourrissent mutuellement. C’est aussi le sens de l’évolution de France Musique en cette rentrée : elle devient une radio « augmentée » avec une radio toujours en direct, et presque une deuxième antenne faite de podcasts pédagogiques et de transmission, les « Sagas » sur la vie de compositeurs ou des œuvres.

Mais vous ne craignez pas de devenir un média froid ?

Non, contrairement à ce qu’on croit, le direct reste très puissant. Le pilier de nos audiences, ce sont nos matinales avec près de 10 millions d’auditeurs tous les matins ! L’un n’empêche pas l’autre. Donner une deuxième vie à nos contenus, leur permettre de toucher plus d’auditeurs, de durer dans le temps, ça n’enlève rien à la radio, ça l’augmente.

Quel est l’impact du numérique dans l’évolution du son et de sa qualité pour l’auditeur ?

Nous proposons depuis plusieurs années des fictions ou des concerts en son immersif. Depuis peu, nous développons aussi le son orienté objet pour offrir la meilleure qualité d’écoute, quel que soit le support de l’auditeur. Cela fait une différence pour l’écoute au casque notamment. Notre mot d’ordre est la qualité de l’écoute.

Radio France accentue sa présence sur les réseaux sociaux. Avec quel objectif et quels moyens ?

Nous avons une stratégie de conquête des citoyens qui ne nous écoutent pas ou n’écoutent plus la radio. Être sur les réseaux sociaux nous permet de faire connaître nos antennes aux jeunes. Comme France Inter qui étend l’interactivité sur WhatsApp, Franceinfo sur Twitch et bientôt sur Snapchat… Mais notre cheval de Troie c’est surtout Mouv’. Des créateurs qui viennent du numérique comme Loris Giuliano, Luciole, Anna Toumazoff y ont créé des formats hybrides. Mouv' était aussi partenaire du GP Explorer créé par Squeezie, qui a accueilli 60 000 personnes le mois dernier. J’y ai vu combien la nouvelle génération a son écosystème, ses stars, ses contenus qui ne sont pas les mêmes que ceux de leurs aînés. À nous de nous adapter.

Est-ce difficile de faire réfléchir en digital des équipes qui ont grandi avec un poste de radio ?

C’est vrai que c’est une révolution culturelle. Nous l’avons menée et nos succès ont levé les derniers doutes. Nos équipes sont souvent à l’initiative avec de nouveaux formats. C’est un enrichissement des compétences de nos collaborateurs et une manière de donner de l’avenir à leur média et à leur métier.

Quel regard portez-vous sur le DAB+ bientôt accessible à 65 % de la population française ?

Il sera aussi présent dans 45 des 50 plus grandes villes. La distribution est le nerf de la guerre d’un média et l’un des éléments les plus lourds industriellement et financièrement. Cette technologie souveraine nous permet de ne pas remettre notre avenir uniquement entre les mains des diffuseurs numériques et de maîtriser les conditions de notre distribution. Pour certaines de nos radios, comme FIP, c’est majeur : elle va passer d’une diffusion dans seulement dix villes à un rayonnement national.

Comment conjuguez-vous votre plateforme avec votre présence sur la plateforme Radioplayer ?

Nos aficionados téléchargent la plateforme Radio France et ceux qui aiment passer d’une antenne à l’autre se retrouvent sur l’appli Radioplayer qui propose toutes les radios nationales, locales et associatives. Radioplayer est une alliance avec les autres acteurs de la radio à laquelle je tiens beaucoup. Elle permet de défendre nos positions après de grands constructeurs automobiles et de nous offrir une forte visibilité dans l’autoradio de demain.

Avez-vous instauré une charte au sein de Radio France sur l’utilisation de l’IA ?

L’IA est la révolution majeure des dix prochaines années. Dans nos métiers, elle facilite notamment la transcription automatique de contenus audio en texte pour améliorer leur référencement dans les moteurs de recherche. Elle est aussi un outil d’analyse de données à grande échelle, utile pour l’investigation par exemple. Mais nous sommes prudents. Je dirais que nous adoptons une stratégie de volontarisme vigilant, avec une expérimentation volontaire des outils, et une responsabilité vis-à-vis de notre public. Nous avons mis en place un moratoire sur les vidéos créées par de l’IA. Nous avons bloqué la capacité du robot GPTBot à aspirer nos contenus : au-delà des questions de la protection des droits d’auteur, des questions de confiance se posent. L’IA peut créer un monde d’informations sans sources, de propos sans émetteurs, de créations sans créateurs. Autant dire que ce n’est pas notre idéal…

Votre mandat se terminera en 2028. Quel sera votre marqueur de réussite sur le numérique ?

Nous venons de réussir la révolution de l’audio. Il faut maintenant relever le défi de l’IA. Plutôt que laisser l’IA nous enfoncer dans un univers de défiance, façonnons collectivement les nouvelles technologiques pour en faire les outils puissants de diffusion de l’information et de la connaissance qu’ils peuvent devenir.