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Vie professionnelle

Le travail à la québécoise

03/09/2019 - par Delphine Soulas-Gesson, à Montréal

En 2019-2020, plusieurs milliers de Français traverseront l’Atlantique pour s’installer à Montréal ou ailleurs dans la province du Québec. À l’arrivée, un rapport à la vie professionnelle très différent de ce qui se pratique en France. Reportage.

Abde Es-Saïdi se souvient très bien de sa première impression lorsqu’il est arrivé à Montréal au printemps dernier. Celui qui a pris la tête de la première antenne à l’étranger d’Axionable, entreprise spécialisée dans la data, a tout de suite noté « une ambiance détendue générale, une façon d’aborder le quotidien très différente, avec beaucoup moins de stress ». Après avoir travaillé à Paris dans le conseil et la data, le jeune homme de 28 ans a notamment été attiré par la qualité de vie qu’offrait Montréal et « la culture nord-américaine sans être aux États-Unis ».
Comme lui, plusieurs milliers de nos compatriotes partent chaque année s’installer au Québec, la seule province du Canada où la langue officielle est le français. Selon le ministère de l’Immigration québécois, quelque 4 300 Français ont été admis au Québec chaque année en moyenne entre 2013 et 2017, un chiffre qui concerne seulement l’immigration permanente. À cela s’ajoutent les permis de travail temporaires, les visas d’études et les programmes simplifiés comme le PVT Canada (Permis Vacances-Travail), qui permet aux jeunes Français de travailler au Canada pendant deux ans.

Au total, les Français seraient au nombre de 150 000 dans la province du Québec. Près de la moitié d'entre eux sont aujourd’hui inscrits sur les registres consulaires des villes de Montréal et de Québec, un chiffre qui a augmenté de plus de 60% en quinze ans. « Le Canada a l’image d’un endroit où il est facile d’immigrer, mais ce n’est pas forcément vrai », note Natacha Mignon, associée du cabinet d’avocats Immetis, spécialisé en immigration. Malgré un taux de chômage historiquement bas (4,9% dans la province du Québec, le plus bas depuis 1976), les entreprises canadiennes ne peuvent pas recruter de salariés étrangers comme elles veulent. Elles doivent fournir au préalable une étude d’impact sur le marché du travail (EIMT), qui prouve qu’elles n’ont pas trouvé de travailleurs locaux pour occuper le poste. Dans certains secteurs, des procédures accélérées ont été mises en place, comme dans les nouvelles technologies ou le jeu vidéo. Dans le cas d’Axionable par exemple, deux semaines seulement ont été nécessaires à Abde Es-Saïdi pour obtenir un visa de travail de quatre ans.

Contact facile

Reste qu’une fois les formalités administratives accomplies, commence une période d’acculturation. « Immigrer, ce n’est pas seulement trouver un travail. Il y a une très grande adaptation à faire, y compris sociale », se souvient Elsa Bruyère, qui a quitté la France en famille en 2011 pour Montréal, où elle a co-fondé la start-up La Fabrique agile, spécialisée dans l’aide à l’innovation. « Les Québécois ne sont pas des Français, ce sont des Américains qui parlent français, rappelle-t-elle. C’est une société très individualiste, les Québécois aiment beaucoup leur confort personnel, mais ils ont aussi un contact très facile. Quand quelqu’un arrive, il est le bienvenu, même si par la suite, comme partout, ça prend du temps pour tisser des liens d’amitié. »

Le rapport au travail est aussi très différent. « Les Québécois sont beaucoup plus directs que les Français professionnellement. On dit ce qu’on a à dire, pourquoi on s’adresse à la personne, sans pour autant être rentre-dedans ou agressif. C’est leur façon à eux d’être respectueux », relève encore Elsa Bruyère, également cofondatrice de l’association Bleu Blanc Tech, la French Tech de Montréal. « Apprendre à être direct, c’est ne pas faire des mails trop longs, trois lignes maximum », ajoute Abde Es-Saïdi, selon qui les salariés québécois cherchent aussi à éviter les conflits à tout prix.

« Au quotidien, dans les entreprises, les Québécois sont beaucoup dans l’échange quand les Français sont plus hiérarchiques », renchérit Étienne Allonier, directeur de marque chez Ubisoft Montréal. Lui qui a quitté la France pour la métropole québécoise en 2011 pointe aussi un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. « En France, je n’avais jamais amené mes enfants à des activités extrascolaires. Ici, je suis coach de l’équipe de foot de mon fils, j’emmène ma fille au patinage artistique. La présence des pères dans le quotidien des enfants est plus grande qu’en France. C’est une des raisons pour lesquelles je suis bien au Canada », explique-t-il.

Départ à 17 heures

« À 17 heures, tout le monde est parti. C’est mal vu de rester jusqu’à 17h30 ou 18h, c’est que t’as mal fait “ta job” comme disent les Québécois », raconte Gwendal Bihan, cofondateur et directeur général d’Axionable. La contrepartie est que les gens arrivent plus tôt le matin – 8h30 en moyenne – et ont moins de vacances qu’en France – deux semaines en début de carrière, trois par la suite. « Ici, à Montréal, les entreprises sont moins formelles, que ce soit dans la hiérarchie, la formation, les horaires… », résume la Française Pauline Rosen, vice-présidente stratégie à Sid Lee Montréal. Sur les 475 salariés que compte l’agence de pub, 9 % sont des Français, particulièrement présents dans les départements stratégie et création. « Il y a vingt ans, certains clients ne voulaient pas travailler avec des Français, qui avaient l’image d’amener des lourdeurs, de manquer d’humilité. Aujourd’hui, ça a beaucoup évolué, l’intégration est beaucoup plus souple », assure le président de Sid Lee Montréal, Martin Gauthier.
Chez Havas Montréal, la proportion de compatriotes monte à 25%, sur un effectif total d’une soixantaine de salariés. « Les Français qu’on embauche ont déjà fait leur processus d’immigration, ils sont déjà sur place, on ne va pas les chercher en France », indique Jelena Vidovic, conseillère en ressources humaines. « Même si on partage la langue, la culture française n’est pas la même. Dans le secteur de l’alimentaire par exemple, il y a de grandes différences culturelles, ce qui demande de l’apprentissage pour ceux qui travaillent pour des clients de ce secteur », ajoute Marie-Geneviève Parent, directrice du bureau de Havas Montréal.
« Certains Français arrivent au Québec avec l’idée d’un eldorado », remarque Étienne Allonier, selon qui « l’accès au soins peut décourager certaines personnes ». « Quand on veut immigrer, on ne voit que le côté positif. Mais il y a des gens qui repartent, généralement pas pour des raisons liées au mode de vie mais davantage parce que la famille leur manque ou à cause de l’hiver », estime Natacha Mignon, qui a elle-même quitté la France pour suivre son mari au Canada il y a tout juste dix ans.

Un code des affaires très différent

Comme les salariés, les entrepreneurs français qui s’installent au Québec doivent s’adapter à une nouvelle manière de faire des affaires. « Les démarches administratives sont facilitées. Par exemple, il n’y a pas besoin de capital social pour créer une entreprise, ni d’être sur le territoire », se souvient Gwendal Bihan, cofondateur et directeur général d’Axionable. Reste que pour gagner des contrats, les choses ne sont pas si simples. « C’est assez facile d’avoir des rendez-vous, y compris à des hauts niveaux de responsabilité, mais c’est beaucoup plus long qu’en France pour transformer [en business]. Les Québécois sont aussi beaucoup plus dans le test and learn que dans la planification », note le dirigeant.

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