Linguistique
Si aujourd’hui la virilité fait référence aux caractéristiques clichés du masculin, la définition originelle de ce mot en est bien loin. Dans son ouvrage « Viriles comme Vénus », publié le 27 octobre 2021, Mariette Darrigrand, sémiologue, revient aux sources de ce mot qui a perdu son sens au cours de ces derniers siècles.

Comment avez-vous eu l’idée de traiter de ce sujet ?
Mariette Darrigrand. Il y a deux ans, j’avais déjà commencé à m’intéresser au mot « viril » qui est aujourd’hui dévalorisé, alors que dans mon vocabulaire il est perçu positivement. Quand j’ai vu dans les médias qu’il était utilisé dans le sens de « bagarre », cela me paraissait incohérent. J’en discutais avec une amie qui avait le même avis que moi et qui m’a demandé d’écrire sur le sujet. C’est par la suite qu’une éditrice est venue me voir pour me proposer d’écrire un manifeste contre la dévalorisation de l’identité masculine, pas pour la « déconstruire », je n’aime pas ce mot, mais plutôt pour la décrypter, la sourcer et revenir aux origines. Je dirais que ce livre est une conjonction d’une envie partagée par d’autres femmes et moi.

Comme vous le dites dans votre livre, à l’origine, le mot « viril » n’était pas genré.
Effectivement, le « vir » en latin qui veut dire « l’homme » désigne initialement quelque chose de générique qui représente une partie de l’humanité liée à la biodiversité. Sous ce « vir », on peut aussi avoir des femmes, il implique une force de la nature et les femmes pouvaient tout autant s’occuper dans les fermes et être en charge de choses que les hommes font. Il était donc quand même possible dans l’antiquité latine d’être une femme virile, de l’ordre d’une force vitale, car c’est un adjectif épicène. On pouvait parler de virilité en parlant d’arts, de fleurs, de tempêtes, etc.

Alors, pourquoi le sens de ce mot a pris cette connotation aujourd’hui ?
C’est avec l’armée de Jules César que ce mot a été associé à une force physique, et donc aux hommes. « Viril » prend donc une version viriliste, avec comme caractéristiques des signes qui doivent impressionner les autres. Jeanne D’Arc était virile, par exemple, mais c’est avec cette virilité martiale, militaire, que le mot s’est associé à une énergie du combat en perdant son sens poétique.

Au tout début de votre ouvrage, vous décrivez, pendant un repas, une famille en pleine discussion sur les œuvres de François Boucher dans l’exposition L’Empire des Sens. Un échange qui fait débat. A-t-il vraiment eu lieu ?
Bien sûr, il a été un peu plus caricaturé, mais cet échange sur la représentation féminine a eu lieu. Notre corps est partout, et nous sommes dans une période où cela devient dangereux de confondre les images, une période où la femme est un prétexte à vendre - ce qu’on retrouve beaucoup dans les publicités de lingerie aujourd’hui. La femme doit être sujet, et non objet de représentation. Il y a une différence artistique lorsqu’on met en avant le corps, et lorsqu'on le dégrade. C’est notamment pour ça que je parle aussi d’Eros dans le livre. Ce qui m’a dérangé dans ce débat, c’est qu’on parle de « culture du viol » pour un tableau qui est fait pour honorer les femmes. On peut le voir, dans ses peintures, la femme donne son consentement par son regard, ça passe aussi par une analyse sémiologique.

Dans Viriles comme Vénus, vous faites allusion à plusieurs reprises à la saga Harry Potter de J.K Rowling. Vous a-t-elle inspirée dans l’écriture de votre livre ?

Absolument ! Le personnage d’Harry est un homme, mais en tant que femme, on peut s’identifier à lui. On retrouve la déesse Minerve [dans la mythologie romaine, il s’agit de la déesse de la pensée élevée, de la sagesse, de l'intelligence, elle est associée à la déesse Athéna dans la mythologie grecque] chez Harry et Hermione. J.K. Rowling nous dit qu’on peut être une femme complète avec le personnage d’Hermione : bonne élève, amoureuse, et bonne coéquipière avec son trio. Finalement, c’est elle la vraie héroïne de l'histoire.

Vous parlez d’un troisième genre neutre en latin mais qui a disparu dans la langue française, à l’heure où Jean-Michel Blanquer et Brigitte Macron parlent seulement de deux pronoms. Qu’en pensez-vous ?
Il y a plusieurs façons d’exprimer le neutre dans la langue française, l’épicène qui est un adjectif, s’applique au féminin comme au masculin et concerne des mots comme magnifique, fragile, responsable, etc. Je pense qu’il faut valoriser l’épicène pour rendre plus égale la langue. Je suis pour un travail créatif dans la langue, qu’on puisse avoir une liberté totale de notre imaginaire, qu’on puisse écrire « il » comme « île » pour désigner la même chose. Le neutre doit être entendu comme un épicène du travail poétique de la langue. Les Anglais ont gardé le genre neutre. Par ailleurs, on n’a pas forcément complètement perdu le neutre du latin, la Bible contient un pluriel neutre, « biblia », qui signifie les livres. Finalement, il faut être attentif, car le neutre est présent dans beaucoup de qualificatifs neutres.

Enfin, comment évolue le male gaze – regard masculin – selon vous ?
Aujourd’hui, nous sommes en train de déconstruire la virilité de la même façon que les stéréotypes sur les femmes qui refusent les diktats, les clichés. On en est à interchanger ces clichés. Il ne faut pas être trop sérieux, beaucoup d’artistes montrent leur fragilité, il y a même eu une époque où les hommes se réunissaient dans les salons et pleuraient ensemble. Un exemple de cette avancée est le podcast Entre mecs, de Ben Névert qui aborde plein de sujets sur la masculinité sans tabou. Nous ne sommes plus dans ce cadre où il faut faire perdurer cette puissance qui réfère à la guerre. Dans la publicité, on voit que la représentation des hommes a bien évolué : un homme peut tout aussi bien être un gladiateur qu’un homme romantique, sur cet aspect je trouve que la représentation de l’homme a même plus évolué que celle de la femme. Certaines marques sont en retard, elles ont peur d’aller sur le terrain de l’empowerment alors que les femmes ont passé ce cap, elles peuvent totalement être puissantes en même temps que fragiles et sportives. La puissance au féminin n’a pas besoin de se masculiniser. Beyoncé est l’exemple de la virilité comme Vénus, ce n’est pas pour rien qu’elle a tourné le clip « The Carters – Apeshit » au musée du Louvre. La Vénus virile est plus présente qu’on ne le croit dans l’art, il faut seulement aller la chercher.

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