Longtemps considéré comme tabou, le sujet de la santé mentale est devenu un marronnier. Que ce soit les marques, les médias, les influenceurs et même les célébrités, chacun y va de son «coming out mental» afin de ne plus stigmatiser le sujet. Au point de créer certaines dérives.

Mélancolie es-tu là ? Il n’est pas si loin, le temps du spleen de Baudelaire. Dépression, anxiété chronique, bipolarité, phobies, pensées suicidaires… Il fut un temps où la société ne voulait pas entendre parler de ces sujets. « Pour l’inconscient collectif, ces maux évoquent une vulnérabilité, une faiblesse, une contre-performance en total désaccord avec la vision néolibérale », introduit Christelle Tissot, fondatrice du média spécialisé dans la santé mentale Musae. Même si depuis quelques années, l’omerta tend à se lever. « La pandémie de covid a mis un coup de projecteur sur la santé mentale, on s’est tous retrouvés isolés, face à nous-mêmes, poursuit-elle. Mais ce sont les personnes en situation de précarité, notamment les minorités et les étudiants, qui subissent le plus cette fragilité et depuis bien avant le covid. » En 2021, selon la Fondation de France, 40% des 18-24 ans souffrent de troubles de l’anxiété généralisée, et plus d’un jeune sur cinq connaît des symptômes dépressifs. Toujours en 2021, 23 791 d'entre eux tentaient de mettre fin à leurs jours, un chiffre que la Fondation affirme n’avoir jamais enregistré jusqu’ici. 

Au travail, même constat. « Les burn-out se sont multipliés et les entreprises en ont pris conscience au niveau des ressources humaines. Avec le covid, le télétravail a été mis en place mais nous nous sommes rendu compte que pour certains, il pouvait avoir des conséquences néfastes », explique Benjamin Chevrier, chief impact officer au sein de l'agence Havas Health & You. Ces états de santé sont égalements amenés sur le petit écran avec des séries comme Atypical, HPI ou encore Good Doctor qui donnent à voir l’autisme sous un jour plus positif. Sur France 2, l’émission Les Rencontres du Papotin invite des personnalités à répondre à des questions de journalistes, non professionnels, porteurs de trouble du spectre autistique. Et lorsque Stromae prend la parole au JT de TF1 un soir de grande écoute et évoque sa santé mentale vacillante, son témoignage a l’effet d’une bombe. « Il y a des artistes et des stars qui on fait une sorte de coming out de leur santé mentale et qui rendent possible cette "détabouisation". Ce n’est pas encore le cas des maladies plus lourdes comme la schizophrénie où il reste encore des stigmates », avance Benjamin Chevrier. 

Le plus révélateur vient du monde de l’influence. Entre les photos ultraléchées, les paysages photoshopés et les corps améliorés par les filtres, il y a de quoi complexer ! En 2021, une ex-salariée de Facebook, alors maison mère d’Instagram, a transmis des documents internes au Wall Street Journal montrant que depuis trois ans, l’entreprise effectuait des recherches pour déterminer les effets de l'appli de partage de photos sur les ados. Le quotidien américain en a conclu via son titre : « Facebook sait qu’Instagram est toxique pour les adolescentes ». Habitués à ne montrer à leurs communautés que du positif, les influenceurs commencent à ouvrir les vannes au point d’en faire leur ligne éditoriale. Certaines n’hésitent pas à prendre leur caméra pour raconter et documenter leurs coups de mou.

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Récemment, la youtubeuse Romy a posté une vidéo au titre laconique et néanmoins parlant : « Ça va pas ». Elle y raconte sa baisse de moral, ses moments de «downs» et essaie de décortiquer le pourquoi. Sa vidéo est très vite remontée en tendance. Nouveauté révélatrice, la marque de cosmétiques Typologie a accepté de faire un partenariat avec la vidéaste pour ce type de contenu alors qu’elle précise que ce n’était pas leur projet initial. Les marques y voient aussi un filon à tirer. « Des clients moins pharma, moins santé, cherchent à se positionner sur des sujets santé afin d’avoir le plus d’impact possible », observe Benjamin Chevrier. Webedia a crée son compte TikTok « J’espère que tu vas bien » dédié au bien-être des 15-25 ans. Yahoo, de son côté, a lancé fin septembre 2022 une série de nouveaux formats consacrés au handicap, aux traumatismes et à la santé mentale. Asics, Maybelline, Spotify ont fait des campagnes d’engagement également en lien avec la santé mentale.

Comme pour tout, le sujet amène son lot de dérives. Sur les réseaux sociaux, principalement TikTok, des comptes essaient de romantiser certaines maladies. « Que les influenceurs en parlent davantage, c’est bien, ça casse un peu cette idée de success story et ça normalise aussi le sujet. Après, il faut faire attention à la manière dont on en parle. Il y a des comptes qui font la promotion des TCA (troubles alimentaires), romantisent le suicide et esthétisent les maladies mentales. Certains font même de l’auto-diagnostic. Il ne faut pas que cela devienne un piège à clics », affirme Christelle Tissot. Pour la tiktokeuse Esther Luxey, tout est parti de sa dépression chronique. Devenue très vite célèbre pour sa liberté de ton, elle va jusqu'à montrer les coulisses de ses internements en hôpital psychiatrique. « Nous sommes dans une époque où règne la revendication de la différence, qu’elle soit sexuelle, physique ou mentale. Elle devient un marqueur identitaire. Derrière, une sorte de solidarité se créée chez les populations les plus jeunes, avec des communautés mettant en lien les personnes qui subissent les mêmes maux. Nous avons une tendance à associer les réseaux à des pratiques néfastes, cela existe, mais ce n’est pas la majorité. Cette “détabouisation” est simplement révélatrice d’un mal-être généralisé », met en lumière Sophie Noël, directrice générale de l'agence Heaven. 

À force de trop entendre « ça ne va pas », la population ne va-t-elle pas finir par fermer de nouveau les yeux ? « Le “mental washing” risque d’arriver. Chaque année, Reuters sort un rapport sur les médias. En 2022, il conclut que de plus en plus de 18-25 ans se détournent des médias car l’actualité est très alarmiste, très clivante, plutôt anxiogène et procure par conséquent de l’anxiété. Finalement ce rapport nous démontre qu’il faut créer moins de contenu mais mieux. Tout comme pour la santé mentale, il faut continuer la prévention, continuer à allouer des budgets avec des remboursements chez le psy par exemple, mettre en place des formations d’écoute… La santé mentale est un enjeu de santé publique », lance Christelle Tissot. À l'heure actuelle, de nombreux dispositifs d’écoute existent avec plus de 120 lignes selon les tranches d’âge, les professions et les maux, invitant les personnes qui en ressentent le besoin à parler librement [pour plus de renseignements, se rendre sur le site internet de Santé Publique France].

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