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Douze mois après les révélations de harcèlement ayant provoqué une onde de choc dans le secteur de la communication, l’industrie s’est-elle réellement assainie ?

Une libération. Le mot n’est pas trop fort pour qualifier, la déferlante, engendrée il y a bientôt un an, que l’on appelle aujourd’hui le #Metoopub. À l’origine, un article du Monde, le 4 mars, titré Dans le monde de la pub, le règne du sexisme, qui dépeint les mœurs effarantes en vigueur dans le milieu prétendument cool et sympa de la publicité, où le goût de la vanne sexiste à la Bigard le dispute au droit de cuissage revendiqué. À Stratégies, nos boîtes mails regorgent bientôt de témoignages, anonymes ou non. Consternation et écœurement. La rédaction publie le 14 mars une longue enquête : Harcèlement, la fin de l’omerta dans la pub ?.
Douze mois après, qu’en est-il vraiment ? Claire Maoui-Laugier, ex-directrice de création chez FF Paris, aujourd’hui DC indépendante, a été l’une des premières à témoigner de l’ambiance toxique en agence dans un post Medium. Selon elle, si libération de la parole il y a eu, ses effets sont à deux vitesses. Les plus puissants, les patrons d’agence mis en cause, notamment dans le deuxième article du Monde paru le 15 mars, s’en sont, pour la grande majorité, sortis indemnes. Voire plus prospères. « Dans la pub, j’entends parler de beaucoup de mecs qui rasent les murs. On constate quand même un gros low profile [profil bas] général. De plus en plus de nanas l'ouvrent et de plus en plus de mecs la ferment. Pour autant, la grande majorité des personnes citées l’année dernière n’ont pas quitté leur agence. Ils sont repartis comme en 14, ont gagné de beaux budgets… », poursuit-elle. 

Enquêtes en interne

Chez McCann France, mise en cause en novembre dernier pour plusieurs cas de harcèlement impliquant deux directeurs de création de l’agence, Riccardo Fregoso et Julien Chiapolini, on a néanmoins décidé, après une valse-hésitation, de prendre l’affaire à bras-le-corps : « À la suite d’accusations pour faits de sexisme supposé, nous avions diligenté une enquête interne avec le CSE, ainsi qu’une enquête externe indépendante, menée par une avocate, retrace Bruno Tallent, PDG de McCann France. Au cours de cette enquête, l’avocate a recueilli les témoignages concordants de plusieurs salariés, faisant état de comportements allant à l'encontre des valeurs fondamentales et des normes de conduites en vigueur chez McCann Paris. Les deux enquêtes ont conclu à l’absence de faits de sexisme. Mais elles ont mis en évidence des problèmes de management de toute autre nature. Et ce, autant à l’égard des hommes que des femmes. C’est pourquoi une procédure a été lancée à l’encontre de ces deux collaborateurs, qui ont depuis quitté l’entreprise, et qu'un programme de formation obligatoire est mis en place au mois de mars. » 
En mars dernier, c’était Herezie qui avait ouvert le #MeTooPub, via son directeur de la création Baptiste Clinet, remercié trois jours après la parution de l’article du Monde. « Le départ de Baptiste Clinet a déclenché des débats en interne, raconte Andrea Stillacci, président-fondateur de l’agence. En effet, les règles en agences dataient des années 1990-2000. Nous avons donc contacté l’AACC [Association des Agences-Conseils en Communication] qui nous a mis en relation avec une agence conseil, Be One Too, avec qui nous avons travaillé quelques mois autour d’entretiens individuels. Nous avons créé une charte rappelant certaines bases comme la différence entre la drague et le harcèlement. La parole est libérée et l’écoute est ouverte. En revanche, depuis mars dernier nous n’avons reçu aucune dénonciation. » Pour le reste, c’est business as usual, selon le patron d’agence, qui a repris la création après le départ de Baptiste Clinet (lequel aurait par la suite officié pour Alain Afflelou), puis nommé Paul Marty, DC depuis quatre ans à l’agence, secondé par Étienne Renaux. « Cette affaire n’a pas eu d’impact sur le business, bien évidemment il y a eu la curiosité de quelques annonceurs mais cela n’a jamais été plus loin. Au contraire, l’agence a fait un très bon début d’année. »

« Ça ne bouge pas »

De quoi s’interroger : la prise de conscience n’est-elle que cosmétique ? Christelle Delarue, patronne de l’agence Mad&Women et figure de proue de la lutte anti-harcèlement, via l’association qu’elle a créée, Les Lionnes, se dit « excédée, parce que ça ne bouge pas. Les Lionnes représentent à ce jour 360 personnes, et un an après on est encore appelées toutes les semaines pour des témoignages. On ne peut plus nous attaquer en disant qu’on est juge et partie. Nous restons à ce jour la seule association interdépendante sectorielle pour l’égalité. Parce que tout le monde prône l’égalité, mais ça n’avance pas. Les mêmes personnes restent impunies. » 

Pour autant, du côté de l’AACC, on estime par la voix de Gildas Bonnel, président de la commission RSE de l’association, avoir (ré)agi en conséquence. « Très rapidement après que les premières informations sont sorties, nous avons convoqué un conseil d’administration avec Les Lionnes. C’est avant tout culturel mais aussi managérial, raison pour laquelle nous avons ensuite diffusé une documentation spécifique au harcèlement – qu’il soit moral, sexiste et/ou sexuel – auprès des managers et des DRH, explique Gildas Bonnel. Au sein de l’association professionnelle, des actions concrètes ont été mises en œuvre. Des formations délivrées avec Women Safe sous la forme de demi-journées ou de journées sont proposées aux DRH notamment depuis quelques mois ». Et de conclure par un ultime rappel : « La mission de l’AACC est d’outiller et de prévenir. Mais elle ne peut pas être la caution morale de ce qui peut se passer dans certaines agences. »
0800 100 334 : ainsi se compose le numéro d’appel anonyme mis en place en juillet dernier par Com’Ent, en association avec l’AACC. « Le point de départ a été une enquête que nous avons menée auprès de nos adhérents, du 28 mars au 3 avril 2019, rappelle Raphaël Haddad, administrateur de Com’Ent, à l’origine de la création de la ligne d’écoute. Nous avons reçu 241 signalements, ce qui montre à la fois que le problème est massif et partagé par l’ensemble du monde de la publicité et des annonceurs. » Com’Ent s’est adjoint les services d’Eleas, cabinet spécialisé dans les risques psychosociaux. « Le mouvement #MeTooPub s’appuie sur quelques cas spectaculaires mais la réalité est à la fois d’une triste banalité et d’une grande diversité : les cas ne concernent pas uniquement des salariés en entreprise mais aussi des free-lance, on trouve des cas chez les annonceurs…, remarque Raphaël Haddad. Au-delà du serial harceleur, le monde de la communication est confronté à une problématique protéiforme ».

« Une bataille culturelle permanente »

« Le mouvement #MeTooPub a vraiment eu pour effet de mettre un coup de projecteur sur un phénomène dont personne n’avait mesuré l’ampleur, estime Agathe Bousquet, présidente de Publicis Groupe en France. Mon premier cheval de bataille a été de renforcer la prévention, c’est ma culture associative qui veut ça. Des dispositifs qui existaient déjà mais étaient mal connus ou embryonnaires ont été homogénéisés : nous avons aujourd’hui, dans le groupe, 150 référents sur tous nos sites et dans nos 40 agences. » Tous les managers et les responsables du groupe ont suivi des formations pour lutter contre le harcèlement sexuel et moral, ainsi que le groupe des Bonnes Oreilles, salariés bénévoles de Publicis qui remplissent une fonction d’écoute et de conseil. « À chaque comité de direction, je rappelle où on en est sur le sujet, qui doit faire l’objet d’une présence à l’esprit permanente, insiste Agathe Bousquet. Il s’agit de ne pas baisser la garde, de ne pas avoir de difficulté à en parler : c’est une bataille culturelle permanente. »

Une bataille culturelle dont les hérauts naturels pourraient bien être les plus jeunes. « Je constate que les jeunes entre 20 et 30 ans dans la pub n’ont pas du tout la même mentalité que nous à l’époque, souligne Claire Maoui-Laugier. Tu ne t’attaquerais pas une seule seconde à ce genre de nanas, [celles de la génération Z], qui ont beaucoup plus confiance en elles, notamment parce qu'elles n'ont pas connu la même problématique que nous. De plus en plus de nanas prennent le pouvoir et la parole. Aujourd’hui on voit se multiplier les vidéos à la Konbini ou Brut qui montrent des femmes s’assumer, ce qui contribue à leur affirmation. C’est bien car ça évolue, mais ça déséquilibre aussi les rapports. Ce sera encore mieux quand l’équilibre entre les deux sexes sera rétabli. » La constat est partagé par Christelle Delarue : « Je suis très optimiste sur les générations à venir. On a aujourd’hui des jeunes hommes qui soutiennent des jeunes femmes victimes, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ce que je vois, c’est qu’on est dans une société plus responsable. Tout le monde critique le politiquement correct mais tout le monde est en quête de meilleures conditions de travail. Aujourd’hui, les nouvelles générations apprennent à travailler ensemble, à débattre ensemble, à avancer ensemble. Ils sont sur-responsables, sur-engagés. »

Des essoreuses à talent

Justement. Sont-ils vraiment toujours attirés par le monde des agences, qui a montré, par le truchement du #MeTooPub, un bien sombre visage ? « Les métiers du conseil et de la com sont des métiers de talents, sauf que leur marque employeur est catastrophique, déplore Raphaël Haddad de Com’Ent. Il suffit pour s’en convaincre de se rendre dans les écoles : le sujet d’évolution des règles du jeu et de travail en termes de réputation devient crucial. On ne peut laisser plus longtemps perdurer l’idée que les agences sont des harceleuses, des essoreuses à talent. C’est un péril mortel. »

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#MeTooPub, un an après

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